quinta-feira, 14 de janeiro de 2016

"Lettre d’Anaïs Nin à Henry Miller" - "J'ai des bouffées d'amour qui m'étouffent la nuit."


Henry

Je n’avais pas l’intention de vous brûler hier — j’étais couchée, comme dans un rêve, et tellement liquéfiée que j’étais incapable de vous entendre vous lever, je voulais m’accrocher à ce moment. Quand j’y pense maintenant, cela me fait mal de vous avoir brûlé — dites-moi que vous me pardonnez —, c’était inconscient.

Je n’arrive pas à vous écrire, Henry, bien que je sois restée éveillée toute la nuit pour vous parler, pour te parler, de l’homme que j’ai découvert hier… l’homme que j’avais « pressenti » dès le premier instant — toutes les montagnes de mots, de citations, de phrases se sont écroulées, je ne vois plus que la splendeur, la splendeur aveuglante de votre chambre, et ce moment irréel — comment un moment peut-il être à la fois si irréel et si chaud — si chaud.

Vous voulez savoir tant de choses. Je me souviens de votre réflexion : « Seules les putains m’apprécient. » J’avais envie de répondre : avec les putains, c’est une histoire de sang, il y a trop d’esprit entre nous, trop de littérature, trop d’illusion — mais alors, vous avez nié qu’il fût seulement question d’esprit…

Mon visage vous fait croire que je place mon attente si haut, si haut… mais vous savez maintenant que mon esprit n’est pas le seul à vous comprendre.

Vous comprendre, de façon chaotique. J’aime en vous cette douceur étrange, traîtresse, qui se transforme toujours en haine. Comment vous ai-je choisi ? Je vous ai vu, de ce regard intensément sélectif — j’ai vu une bouche qui était à la fois intelligente, animale et douce… curieux mélange ; un homme humain, avec une conscience sensuelle des choses — j’aime la conscience —, un homme, je vous l’ai dit, que la vie enivrait. Votre rire n’était pas un rire capable de blesser, il était riche et moelleux. J’avais chaud, j’étais étourdie, et je chantais intérieurement. Vous disiez toujours les choses les plus vraies et les plus profondes — lentement — et vous avez une façon bien à vous de parler, un peu comme un homme du Sud — hem, hem — en traînant sur les mots, toujours parti dans votre propre voyage intérieur — une voix qui m’a touchée.

Juste avant de vous rencontrer, comme je vous l’ai dit, j’avais voulu me suicider. Mais j’attendais de vous rencontrer, comme si cela pouvait résoudre quelque chose — et ça a marché. Quand je vous ai vu, je me suis dit : voici un homme que je pourrais aimer. Et, du coup, je n’avais plus peur de mes sentiments. Je n’ai jamais pu aller jusqu’au bout de mon désir de mort (cette idée de tuer à jamais le romantisme), quelque chose me retenait. Et je ne peux agir que de tout mon être.

J’ignore si c’était de l’amour — il y eut un long intermède (à cause de mon amour pour June). Henry — mon amour pour June est toujours là. Hier, je n’ai pas pu supporter la vue de sa photographie. Elle nous possède tous les deux — tout le reste n’est qu’une victoire temporaire.

Je croyais être amoureuse de votre esprit et de votre génie (je vous ai lu ce que je pensais de votre esprit et de vos écrits) — avec June, c’est le chaos. Je sentais que vous m’observiez. Je ne voulais pas de l’amour parce qu’il signifie le chaos, parce qu’il fait vaciller l’esprit comme des lanternes sous le vent. Je voulais me montrer très forte devant vous, je voulais être contre vous — vous aimez tellement être contre tout ! Moi j’aime être pour. Vous caricaturez. Il faut aller vite pour caricaturer. Moi je choisis, j’aime — j’ai des bouffées d’amour qui m’étouffent la nuit —, comme dans ce rêve que tu as essayé de rendre réel hier — oui, de clouer dans ton baiser dévorant.

Quand vous me sentirez distante, en retrait, Henry, ce sera June. Quel fut votre pouvoir, ce premier jour, pour réussir à m’arracher les pages que j’avais écrites sur elle dans mon Journal. Vous ignorez à quel point je me protège, je protège mes sentiments. C’est drôle comme vous réussissez à tirer de moi la vérité.

Henry, moi aussi, j’ai envie de m’asseoir et de vous écrire longuement, comme si cela allait me rapprocher de vous. Je ne vous ai jamais dit la joie que j’ai éprouvée à votre retour de Dijon ; quelle joie, si intense, je ressens chaque fois que je vous vois agir de manière spontanée, comme moi. Et quelle joie encore lorsque, en plein délire, vous dites soudain quelque chose de très profond, comme des illuminations de vie — une lanterne qui ne s’éteint jamais complètement ; j’aime cela aussi. Une vie sombre, et puis cette conscience — j’apprécie cela, vous me comprenez ? —, c’est comme une intensification de tous les plaisirs. J’aime le créateur en vous, également — celui qui enrichit la vie et lui donne une dimension incompréhensible pour les autres. J’aime votre sincérité et aussi votre insincérité (j’étais ravie lorsque vous vous êtes aperçu, au milieu d’une lettre que vous étiez en train de m’écrire, que celle-ci pouvait très bien constituer une préface).

« On se pénètre non par les sensations, mais par la pensée », je me le demande.

Je ne serai pas chez Natacha demain — écrivez-moi, ou appelez-moi à la maison le soir juste pour me dire ce que vous avez envie de dire ou de faire. Je répondrai seulement par « oui » ou par « non » s’il y a quelqu’un dans la pièce. J’ai bien peur de ne pouvoir vous voir demain, mercredi, et pourtant j’ai tellement de choses à vous dire sur cette — dernière — partie de votre livre, qui est extraordinaire.

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