quinta-feira, 13 de outubro de 2016

Lettre de Franz Kafka à Max Brod


Franz Kafka (3 juillet 1883 – 3 juin 1924) est un des écrivains majeurs du XXème siècle, auteur de chefs-d’œuvre commeLe procès , L’Amérique ou La métamorphose . Sa correspondance entière et particulièrement cette lettre adressée à son ami Max Brod révèle le fond de la personnalité de ce génie soumis à une torture, existentielle permanente sur le sens de sa vie, l’écriture, ses femmes, sa famille…

Très cher Max,

Ce que je fais est quelque chose de facile et de totalement naturel ; j’ai, concernant la ville, la famille, la vie professionnelle, les relations sociales, les relations amoureuses (tu peux les mettre en premier, si tu veux), la communauté existante ou qui aspire à exister, en tout, je n’ai pas fait mes preuves et cela d’une façon que je n’ai constatée chez personne d’autre. C’est bien au fond l’idée puérile (« personne n’est aussi ignoble que moi ») qui est contredite plus tard par une nouvelle souffrance, mais à ce sujet (il ne s’agit plus ici d’ignominie ou de reproches adressées à soi-même mais du fait intérieur manifeste qu’on n’a pas fait ses preuves), cette idée est restée et persiste. Je ne veux pas me vanter de la souffrance qui accompagne cette existence non vécue ; elle se manifeste aussi (et cela à toutes les étapes depuis toujours) rétrospectivement de façon imméritée au regard des faits dont elle a dû supporter la pression ; quoi qu’il en soit elle était trop forte pour être supportée plus longtemps ou bien, sinon trop forte, trop absurde en tous cas (dans ce genre de creux dépressifs, la question du sens est peut-être permise.) L’issue proche qui s’offrait à moi, peut-être depuis mes années d’enfance, était non le suicide mais la pensée du suicide. Dans mon cas, ce n’était pas une lâcheté très constructive qui m’écartait du suicide mais uniquement la réflexion qui débouchait également sur l’absurde : « Toi qui ne sait [sic] rien faire, tu veux faire justement cela ? Comment peux-tu oser y penser ? Si tu es capable de te tuer, tu n’y es plus obligé finalement. Etc » Plus tard, un autre argument a fait apparition, j’ai cessé de penser au suicide. Ce qui se présentait désormais à moi, si j’étais assez lucide pour aller au-delà des espoirs confus, au-delà des états de bonheur solitaire et des boursouflures de la vanité (cet « au-delà », je n’y parvenais que rarement, lorsque le rester-en-vie le supportait) : c’était une vie misérable, une mort misérable. « C’était comme si la honte devait lui survivre », tels sont approximativement les derniers mots du Procès.

Aujourd’hui j’aperçois une issue que je pensais impossible dans sa complétude et que je n’aurais pas trouvée avec mes propres forces (à condition que la tuberculose ne fasse pas partie de mes « propres forces »). Je ne fais que la voir, je crois seulement la voir, je n’y suis pas engagé encore. Cela consiste, cela devrait consister à ce que j’avoue, non seulement de façon privée, non seulement par quelques bribes de discours tenus ici ou là mais de façon franche, ouverte, par mon comportement, que je ne peux pas faire mes preuves ici. Je ne dois rien faire d’autre dans ce but que de tracer fermement les contours de ma vie passée. La conséquence suivante serait alors que je pourrais me rassembler, que je ne me perdrais pas dans l’absurde, que je garderais un regard libre.

Telle serait l’intention qui, même si elle n’est pas réalisée – elle ne l’est pas -, ne serait pas « admirable » en soi mais au moins serait quelque chose de très conséquent. En la qualifiant d’admirable, cela me rendrait vaniteux, me ferait faire des orgies de vanité bien que je sache mieux que toi ce qu’il en est. C’est dommage. Dès que l’artiste souffle sur un futile château de cartes, celui-ci s’effondre. (Heureusement, c’est une mauvaise comparaison.)

Mais je vois – pour autant qu’ici on peut parler de voir – ton chemin complètement différent. Tu fais tes preuves, alors fais-les. Tu sais tenir ensemble les éléments qui divergent, pas moi ou tout du moins pas encore. Notre proximité toujours croissante consistera en ceci que nous « cheminerons » ensemble ; jusqu’à présent, j’ai eu trop souvent le sentiment d’être pour toi un fardeau.

Ce que tu appelles « soupçon » me paraît n’être parfois que le jeu de forces en surnombre que tu retiens, que ce soit la concentration qui manque à la littérature ou à ton sionisme qui sont une seule et même chose.

En ce sens donc, si tu veux, un « soupçon justifié ».

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