terça-feira, 29 de novembro de 2016

Lettre d’Erich Maria Remarque à Marlene Dietrich


Erich Maria Remarque (1898-1970) rencontre Marlene Dietrich (1901-1992) à Venise en 1937. Les premières années de leur relation s’accompagnent d’une correspondance passionnée, dont demeurent surtout les lettres de l’écrivain à l’« ange bleu » du cinéma allemand. Dans cette lettre écrite peu après la Noël 1937, l’élan lyrique prend des accents cosmiques.

Quand je suis rentré auprès des chiens, des tapis, des tableaux, du lac et enfin du soleil, j’ai pensé que je serais très content. Mais l’après-midi s’est obscurci, bien que rien ne se fût passé, et, peu à peu, tout s’est replié en un sentiment de manque misérable auquel je pendais comme à un parachute, et je m’y suis senti étranger, j’étais prêt à le quitter, et je ne voulais rien d’autre que cela : être seul quelque part avec toi, au-delà du temps, au-delà de tous les liens et de toutes les entraves des années, au-delà des pensées et des souvenirs, au-delà de moi-même et de ma vie gâchée et détruite —

Et puis il y a eu ton appel et j’étais seul avec toi — seul par-delà le monde entier, seul avec ta tendre voix — et pourquoi le nier, mes mains tremblaient et, après, j’ai dû regarder plusieurs fois dans la glace : je pensais que tout le monde devait lire sur mon visage et que je devais rayonner de bonheur.

Chérie — je ne sais pas ce que cela donnera, d’ailleurs je ne veux pas le savoir. Je n’arrive pas à imaginer que je puisse un jour aimer quelqu’un d’autre. Je ne veux pas dire, aimer comme je t’aime toi, — non, même aimer d’un petit amour. Il ne me reste plus rien. Tout est auprès de toi. Non seulement l’amour. Mais aussi toute la vie qui tremble derrière mes yeux. Mes mains sont tes mains, mon front est ton front, et toutes mes pensées sont imbibées de toi comme le lin blanc des Coptes, de la pourpre millénaire qui ne pâlit jamais, et de la couleur impériale du safran doré.

Doux arc-en-ciel devant l’orage de ma vie en train de s’éloigner ! Vent, lourd d’humidité et de senteurs de jardins étrangers, doux vent de jeunesse venant de forêts oubliées, vent d’enfant au-dessus des champs durs, craquelés de mon existence, chant d’oiseau au-dessus de terres brûlées, douce flûte de berger parlant de rêves enfuis, toi, mélodie venant d’un temps inimaginablement lointain, que je ne cherchais déjà plus depuis longtemps —

Que tu sois née ! Qu’après des millions d’années, la trajectoire de ta vie ait rencontré les rares trajectoires — feux follets — de la mienne ! Ô créature de Noël ! Cadeau, jamais cherché, jamais demandé, parce que jamais cru possible ! Et que tout n’ait pas été détruit ! Que mes yeux gardent encore suffisamment de leur ancienne lumière pour te voir et te reconnaître, que mes mains aient été suffisamment sensibles encore pour te saisir et te tenir ! Doux arc-en-ciel avant que viennent la nuit et l’abandon éternel.

Ai-je seulement vécu, avant toi ? Pourquoi donc ai-je déchiré et laissé choir ma vie sans y prendre garde ? Toi qui m’étais prédestinée ! Il est bon que je l’aie fait. Je l’ai oubliée avant même d’avoir fini de la vivre. Et, maintenant, c’est comme si toutes ces années tombaient, feuilles sèches, et je suis très vieux et très jeune à la fois, et comme rien n’est resté, rien n’a pu rester, qui m’étais prédestinée !

Orion est placé haut dans le ciel, la neige luit sur les montagnes, le lac bruit et la nuit de nouvelle lune tempête, dehors. Elle tempête et pousse le temps devant elle, le temps qui nous sépare, la sombre montagne de nuages des journées sans toi. Des journées longues, vides et pourtant remplies en même temps, tristes et pourtant pleines de bonheur, mouvementées et non plus indifférentes, insipides et sans but — les eaux de la vie remontent de nouveau, les sources coulent et, tâtonnant à travers le sable et l’entrelacs des racines, arrivent à la surface, atteignent la lumière pour monter et se changer en nuage, nuage et pluie et rosée dans le cercle mystique du devenir et de la mort —

Rosée au-dessus des champs de narcisses en mai
Douce terre sombre
Et douce source ruisseau et fleuve —
Et larmes —
Très-aimée — ne mourons jamais —
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