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quinta-feira, 27 de outubro de 2016

Lettre de Marguerite Duras à Alain Resnais


Après le triomphe du film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour » (1959), sur un scénario de Marguerite Duras, l’écrivaine lui propose un texte d’avant-garde pour en faire un nouveau film : « La Destruction capitale » (qui deviendra plus tard « Détruire dit-elle », sorti en décembre 1969 et réalisé par Duras elle-même). Si Resnais ne donne pas vraiment suite, Duras défend avec acharnement sa recherche d’une écriture cinématographique neuve. Cette lettre de rupture est aussi une profession de foi artistique et un point final à leur aventure cinématographique.

Cher Alain, bon, ça veut dire qu’on ne fera plus rien ensemble.

J’aurais bien aimé que vous sortiez du rapport passionnel à mon égard, cette fois. Vous refusez encore. Vous avez à la fois envie et horreur de cette idée : retravailler avec moi une deuxième fois. Et risquer de faire un chef d’œuvre. Autrement dit, si la Destruction capitale était anonyme, vous l’auriez faite. Depuis des années nos rapports sont faussés parce que je n’aime pas les histoires que vous tournez. Vous ne me le pardonnez pas. Et ce refus, j’ai peut-être tort, mais je le vois comme une sanction de mon refus à moi. Par ailleurs, mais par ailleurs seulement […] je représente ce que toute une partie de vous refuse : l’incohérence, l’indiscrétion, l’orgueil, la vanité, l’engagement politique naïf, la violence désordonnée, le refus catégorique, le manque de ménagements, la méchanceté. Je pourrais ne pas m’arrêter.

Avec tout ce bordel que je trimballe, je fais des livres. Je fais La Destruction capitale. Ça sort en ligne droite de moi. Vous devez refuser si vous n’oubliez pas qui je suis. Et l’horrible logique est respectée. Je vous écris en somme pour vous expliquer votre refus. Il est, pour les autres, incompréhensible. Pas pour moi. Si vous aviez accepté ça, vous auriez accepté de reconnaître que je n’ai peut-être pas tout à fait tort quand je vous dis que les histoires que vous tournez ne sont pas tout à fait nécessaires, qu’elles sont marginales, sinon pauvres. Et qu’en les choisissant vous vous coupez d’une partie des intellectuels pour gagner une couche plus large, certes, mais moins décisive, de gens cultivés (je m’excuse : l’intellectuel pour moi c’est celui qui remet en question, et le cultivé c’est celui qui ne le fait jamais). Toutes les raisons que vous me donniez ce matin étaient gentilles, elles procédaient de votre humilité (narcissique au dernier degré !) et de votre prudence ; Elles étaient fausses. Vous m’auriez dit : « Non, avec vous, non », ça aurait été mieux. Et je n’aurais pas éprouvé le besoin de faire cette lettre. Vous m’auriez dit « Il y a quelque chose encore que je ne vous pardonne pas », nous aurions enfin débouché dans l’espace de l’intelligence commune. Mais vous en êtes passé par votre processus habituel. Tant pis. Tant pis si cette lettre, vous ne me la pardonnez pas. C’est moins grave, pour moi, de l’écrire, c’est moins grave, oui, que, pour vous, de refuser La Destruction capitale.

Qu’allez-vous faire ? Les films d’aventure ou les films comiques ne se trouvent pas quand on les cherche. Rien ne se trouve quand on le cherche. Hiroshima, le script, c’est l’impossibilité de trouver une histoire que vous cherchiez. C’est pour ça que c’est bien. Rien n’est plus au présent. Je veux dire : ce qui est vécu actuellement par tous, et c’est la première fois du monde, est en partie nul et non avenu eu égard à ce qui pourrait se passer demain. […] La relation humaine dans La Destruction, même si la délicatesse en est choquée, c’est la négation absolue de la relation humaine telle qu’elle existe. C’est un aperçu des voies qu’elle pourrait prendre demain. […] Je vous aurai prévenu de la faute capitale que vous faites en refusant La Destruction capitale pour des raisons personnelles. Par là j’entends votre peur de la rater. Qu’est-ce que ça veut dire votre peur ? C’est rien. Ça ne compte pas dans une perspective de ratage et de réussite, dépassé (démodé pour parler commerce). Ça ne compte pas dans la perspective inconditionnellement libre de chacun, dangereuse : le refus. Votre peur entérine les valeurs que vous refusez. Vous croyez que Régy n’a pas peur ? Bien sûr que si. Encore plus que pour Pinter qui choquait plutôt qu’il ne violait d’ailleurs. Vous croyez que je n’ai pas peur ? Je m’en fous. Ce n’est pas moi seule qui ait écrit le texte. Qui ait inventé ces juifs, ce parc, cette indélicatesse fondamentale, cette impudeur. On ne fait jamais seul quelque chose. Ne le croyez pas. C’est fini l’insanité romantique du solitaire échevelé qui attend l’inspiration du ciel. TERMINÉ. Je suis libre devant ce texte, que j’ai fait, de dire qu’il est nouveau. Parce que derrière ce texte qui en est passé par moi, il y a la société que je refuse. C’est le refus de cette société qui en est passé par moi. […] Vous n’avez pas ouvert la porte au texte parce qu’il était signé. Le « je ne comprends rien », pareil. C’est toujours dans les régions où je ne comprends plus rien que je vais. Est-ce que vous comprenez la mort ? Un oiseau ? Le rire ? Stein ? Alissa ? Donc, plus de films ensemble. Tant pis. On écrira. Le cinéma prend un retard fantastique sur le théâtre. L’argent peut-être. Ou la peur de rater, c’est-à-dire de perdre l’argent.

Je vous embrasse très tendrement. Marguerite

segunda-feira, 26 de setembro de 2016

Lettre d’Alain Delon à Romy Schneider


Alain Delon et Romy Schneider se rencontrent en 1958, se fiancent un an plus tard et furent surtout les amants mythiques de La Piscine. Au-delà de leur séparation et du décès énigmatique de la belle Romy, l’estime et l’affection d’un des plus grands acteurs du cinéma français restent intacts : la preuve par cette lettre

Je te regarde dormir. Je suis auprès de toi, à ton chevet. Tu es vêtue d’une longue tunique noire et rouge, brodée sur le corsage. Ce sont des fleurs, je crois, mais je ne les regarde pas. Je te dis adieu, le plus long des adieux, ma Puppelé. C’est comme ça que je t’appelais. Ça voulait dire « Petite poupée » en allemand. Je ne regarde pas les fleurs mais ton visage et je pense que tu es belle, et que jamais peut-être tu n’as été aussi belle. Je pense aussi que c’est la première fois de ma vie – et de la tienne – que je te vois sereine et apaisée. Comme tu es calme, comme tu es fine, comme tu es belle. On dirait qu’une main, doucement, a effacé sur ton visage toutes les crispations, toutes les angoisses du malheur.

Je te regarde dormir. On me dit que tu es morte. Je pense à toi, à moi, à nous. De quoi suis-je coupable ? On se pose cette question devant un être que l’on a aimé et que l’on aime toujours. Ce sentiment vous inonde, puis reflue et puis l’on se dit que l’on n’est pas coupable, non, mais responsable… Je le suis. À cause de moi, c’est à Paris que ton cœur, l’autre nuit, s’est arrêté de battre. A cause de moi parce que c’était il y a vingt-cinq ans et que j’avais été choisi pour être ton partenaire dans « Christine ». Tu arrivais de Vienne et j’attendais, à Paris, avec un bouquet de fleurs dans les bras que je ne savais comment tenir. Mais les producteurs du film m’avaient dit : « Lorsqu’elle descendra de la passerelle, vous vous avancerez vers elle et lui offrirez ces fleurs ». Je t’attendais avec mes fleurs, comme un imbécile, mêlé à une horde de photographes. Tu es descendue. Je me suis avancé. Tu as dit à ta mère : « Qui est ce garçon ? ». Elle t’a répondu : « Ce doit être Alain Delon, ton partenaire… ». Et puis rien, pas de coup de foudre, non. Et puis, je suis allé à Vienne où l’on tournait le film. Et là, je suis tombé amoureux fou de toi. Et tu es tombée amoureuse de moi. Souvent, nous nous sommes posés l’un à l’autre cette question d’amoureux : « Qui est tombé amoureux le premier, toi ou moi ? ». Nous comptions : « Un, deux, trois ! » et nous répondions : « Ni toi, ni moi ! Ensemble ! ». Mon Dieu, comme nous étions jeunes, et comme nous avons été heureux. A la fin du film, je t’ai dit : « Viens vivre avec moi, en France » et déjà tu m’avais dit : « Je veux vivre près de toi, en France ». Tu te souviens, alors ? Ta famille, tes parents, furieux. Et toute l’Autriche, toute l’Allemagne qui me traitaient… d’usurpateur, de kidnappeur, qui m’accusaient d’enlever « l’Impératrice » ! Moi, un Français, qui ne parlais pas un mot d’allemand. Et toi, Puppelé, qui ne parlais pas un mot de français.

Nous nous sommes aimés sans mots, au début. Nous nous regardions et nous avions des rires. Puppelé… Et moi j’étais « Pépé ». Au bout de quelques mois, je ne parlais toujours pas l’allemand mais tu parlais français et si bien que nous avons joué au théâtre, en France. Visconti faisait la mise en scène. Il nous disait que nous nous ressemblions et que nous avions, entre les sourcils, le même V qui se fronçait, de colère, de peur de la vie et d’angoisse. Il appelait ça le « V de Rembrandt » parce que, disait-il, ce peintre avait ce « V » sur ses autoportraits. Je te regarde dormir. « Le V de Rembrandt » est effacé… Tu n’as plus peur. Tu n’es plus effrayée. Tu n’es plus aux aguets. Tu n’es plus traquée. La chasse est finie et tu te reposes.

quinta-feira, 1 de setembro de 2016

Dernière lettre de Jean Seberg à son fils Alexandre Diego


Jean Seberg, née en 1938, actrice emblématique de la Nouvelle Vague, a incarné un idéal féminin pour toute une génération. Sa vie privée tumultueuse et son mariage avec Romain Gary ont fait d’elle une véritable icône des sixties. Le 30 août 1979, elle succombe à une overdose massive de barbituriques et d’alcool dans une voiture près de son appartement rue du Général-Appert, laissant cette note à son fils Alexandre Diego…

Diego,

mon fils chéri, pardonne-moi. Je ne pouvais plus vivre. Comprends-moi. Je sais que tu le peux et tu sais que je t’aime. Sois fort.

Ta maman qui t’aime.

segunda-feira, 18 de julho de 2016

Lettre de Jacques Brel à Lino Ventura


le 28 décembre 1974 au soir

A bord de la « Korrig »

Cher Lino,

Plus de deux mois en mer déjà sur ce petit bateau, du vent, des orages, de la pluie qui lave et ce soir l’envie de te parler.
Tu sais, Lino, je suis plus jeune que toi mais je crois tout de même être autorisé à te dire que je t’aime bien.
J’ai rencontré si peu d’hommes en 45 ans qu’il me semble une faute de ne pas les serrer un peu contre moi, même si en échange, j’ai bien peu à donner.
Tu vois, je ne sais ni ce que sera ta vie ni ce que sera la mienne mais je trouverais désolant que nous nous perdions trop. C’est si rare la tendresse.
Bientôt j’aurai un bateau et je veux que tu saches que tu y seras toujours le très bienvenu.
Je te souhaite heureux et fier d’être.
Et je pense que de deviner tes fragilités je sais aussi ta force.
Tu sais Lino, nous avons 15 ans et je crains que nous n’en sortions jamais.
Au fond je vais très bien sur ce bateau. Ça n’est pas le grand confort et c’est bien fatigant mais il y a des moments formidables.

Bien sûr l’Atlantique c’est long mais avec la lune par-dessus et du vent dans les voiles, cela ressemble à une chanson d’amour. Et je ne sais encore rien de mieux que cela. Dans huit jours, je retrouverai ma Doudou à Point-à-Pitre puis nous rentrerons en France. Peut-être seras-tu à Paris fin janvier ? Je serais bien heureux de pouvoir te voir un soir.

Pour ne parler de rien et juste se comprendre.

A bientôt Lino, je t’embrasse de loin, il fait nuit et l’eau à 27°.
Sincèrement, Jacques.