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domingo, 18 de novembro de 2018

domingo, 13 de maio de 2018

Lettre de Charles Baudelaire à Gustave Flaubert


Tous deux nés la même année, Gustave Flaubert (12 décembre 1821-8 mai 1880) et Charles Baudelaire (9 avril 1821-31 août 1867), deux géants de la littérature, ont vu leur chemin se croiser à plusieurs reprises, en témoigne cette lettre.

Mon cher Flaubert,

Je vous remercie bien vivement de votre excellente lettre. J’ai été frappé de votre observation, et étant descendu très sincèrement dans le souvenir de mes rêveries, je me suis aperçu que de tout temps j’ai été obsédé par l’impossibilité de me rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l’homme sans l’hypothèse de l’intervention d’une force méchante extérieure à lui. – Voilà un gros aveu dont tout le 19e siècle conjuré ne me fera pas rougir. – Remarquez bien que je ne renonce pas au plaisir de changer d’idée ou de me contredire.

— Un de ces jours, si vous le permettez, en allant à Honfleur, je m’arrêterai à Rouen ; mais comme je présume que vous êtes semblable à moi et que vous haïssez les surprises, je vous préviendrai quelque temps d’avance.

— Vous me dites que je travaille beaucoup. Est-ce une cruelle moquerie ? Bien des gens, sans me compter, trouvent que je ne fais pas grand chose.

Travailler, c’est travailler sans cesse ; c’est n’avoir plus de sens, plus de rêverie ; et c’est une pure volonté toujours en mouvement. J’y arriverai peut-être.

Tout à vous Votre ami bien dévoué.

CH. BAUDELAIRE

quarta-feira, 6 de dezembro de 2017

Lettre de Jean d’Ormesson au président de la République


Morreu escritor francês Jean d'Ormesson

Esta é uma carta de 8 de maio de 2015:

Monsieur le président de la République,

Plus d’une fois, vous avez souligné l’importance que vous attachiez aux problèmes de la jeunesse, de l’éducation et de la culture. Voilà que votre ministre de l’Éducation nationale se propose de faire adopter une réforme des programmes scolaires qui entraînerait, à plus ou moins brève échéance, un affaiblissement dramatique de l’enseignement du latin et du grec et, par-dessus le marché, de l’allemand.

Cette réforme, la ministre la défend avec sa grâce et son sourire habituels et avec une sûreté d’elle et une hauteur mutine dignes d’une meilleure cause. Peut-être vous souvenez-vous, Monsieur le président, de Jennifer Jones dans La Folle Ingénue ? En hommage sans doute au cher et grand Lubitsch, Mme Najat Vallaud-Belkacem semble aspirer à jouer le rôle d’une Dédaigneuse Ingénue. C’est que son projet suscite déjà, et à droite et à gauche, une opposition farouche.

On peut comprendre cette levée de boucliers. Il y a encore quelques années, l’exception culturelle française était sur toutes les lèvres. Cette exception culturelle plongeait ses racines dans le latin et le grec. Non seulement notre littérature entière sort d’Homère et de Sophocle, de Virgile et d’Horace, mais la langue dont nous nous servons pour parler de la science, de la technique, de la médecine perdrait tout son sens et deviendrait opaque sans une référence constante aux racines grecques et latines. Le français occupe déjà aujourd’hui dans le monde une place plus restreinte qu’hier. Couper notre langue de ses racines grecques et latines serait la condamner de propos délibéré à une mort programmée.

Mettre en vigueur le projet de réforme de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ce serait menacer toute la partie peut-être la plus brillante de notre littérature. Montaigne et Rabelais deviendraient vite illisibles. Corneille, Racine, La Fontaine, Bossuet changeraient aussitôt de statut et seraient difficiles à comprendre. Ronsard, Du Bellay, Chateaubriand, Giroudoux ou Anouilh — sans même parler de James Joyce — tomberaient dans une trappe si nous n’apprenions plus dès l’enfance les aventures d’Ulysse aux mille ruses, si nous ignorions, par malheur, qu’Andromaque est la femme d’Hector, l’adversaire malheureux d’Achille dans la guerre de Troie, si nous nous écartions de cette Rome et de cette Grèce à qui, vous le savez bien, nous devons presque tout.

Les Anglais tiennent à Shakespeare, les Allemands tiennent à Goethe, les Espagnols à Cervantès, les Portugais à Camõens, les Italiens à Dante et les Russes à Tolstoï. Nous sommes les enfants d’Homère et de Virgile — et nous nous détournerions d’eux ! Les angoisses de Cassandre ou d’Iphigénie, les malheurs de Priam, le rire en larmes d’Andromaque, les aventures de Thésée entre Phèdre et Ariane, la passion de Didon pour Énée font partie de notre héritage au même titre que le vase de Soissons, que la poule au pot d’Henri IV, que les discours de Robespierre ou de Danton, que Pasteur ou que Clemenceau.

domingo, 17 de setembro de 2017

Lettre d’Albert Camus à René Char


Albert Camus restera comme une figure singulière dans la culture et l’histoire : immense écrivain, penseur à la fois engagé et en rupture avec son époque et, fait rare, homme d’exception, à la hauteur d’une œuvre lumineuse et nécessaire. Son chemin aura croisé l’aventure d’un autre homme d’exception, René Char, poète sibyllin et résistant.


Cher René,

Je suis en Normandie avec mes enfants, près de Paris en somme, et encore plus près de vous par le cœur. Le temps ne sépare, il n’est lâche que pour les séparés — Sinon, il est fleuve, qui porte, du même mouvement. Nous nous ressemblons beaucoup et je sais qu’il arrive qu’on ait envie de « disparaître », de n’être rien en somme. Mais vous disparaîtriez pendant dix ans que vous retrouveriez en moi la même amitié, aussi jeune qu’il y a des années quand je vous ai découvert en même temps que votre œuvre. Et je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment qu’il en est de même pour vous, à mon égard. Quoi qu’il en soit, je voudrais que vous vous sentiez toujours libre et d’une liberté confiante, avec moi.

Plus je vieillis et plus je trouve qu’on ne peut vivre qu’avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d’une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. La vie d’aujourd’hui est trop dure, trop amère, trop anémiante, pour qu’on subisse encore de nouvelles servitudes, venues de qui on aime. À la fin, on mourrait de chagrin, littéralement. Et il faut que nous vivions, que nous trouvions les mots, l’élan, la réflexion qui fondent une joie, la joie. Mais c’est ainsi que je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours.

Je rentre dans une semaine. Je n’ai rien fait pendant cet été, sur lequel je comptais, beaucoup, pourtant. Et cette stérilité, cette insensibilité subite et durable m’affectent beaucoup. Si vous êtes libre à la fin de la semaine prochaine (jeudi ou vendredi, le temps de me retourner) déjeunons ou dînons. Un mot dans ma boîte et ce sera convenu. Je me réjouis du fond du cœur, de vous revoir.

Votre ami

Albert Camus

segunda-feira, 10 de julho de 2017

Lettre de Marcel Proust à Reynaldo Hahn


C’est dans un salon parisien que Reynaldo Hahn fait la connaissance de Marcel Proust, alors qu’il chante ses mélodies en s’accompagnant au piano. Ils deviennent alors amants jusqu’en 1896 puis maintiennent leur amitié jusqu’à la mort de l’écrivain. Emmanuel Berl écrit : « Reynaldo Hahn a été sans doute un des êtres que Proust a le plus aimés. Quiconque a pu approcher un tant soit peu Reynaldo Hahn le comprend sans peine. Sa conversation avait un grand charme qui ne tenait pas seulement à son talent de musicien et de chanteur, mais à l’étendue de sa culture, à son usage du monde, à un enthousiasme généreux et narquois, dont on subissait aussitôt la contagion, à une disponibilité qui est à la fois un attribut de l’intelligence et une forme de la bonté ». Retour épistolaire sur une relation tendre et tourmentée, à l’occasion de la commémoration de la mort de l’écrivain (18 novembre 1922), avec une lettre datant de l’année de leur séparation.


Notre amitié n’a plus le droit de rien dire ici, elle n’est pas assez forte pour cela maintenant. Mais son passé me crée le devoir de ne pas commettre des actes aussi stupides aussi méchants et aussi lâches sans tâcher de réveiller votre conscience et de vous le faire sinon avouer — puisque votre orgueil vous le défend — au moins sentir, ce qui pour votre bien est l’utile. Quand vous m’avez dit que vous restiez à souper ce n’est pas la première preuve d’indifférence que vous me donniez. Mais quand deux heures après, après nous être parlé gentiment, après toute la diversion de vos plaisirs musicaux, sans colère, froidement, vous m’avez dit que vous ne reviendriez pas avec moi, c’est la première preuve de méchanceté que vous m’ayez donné [sic]. Vous aviez facilement sacrifié, comme bien d’autres fois, le désir de me faire plaisir, à votre plaisir qui était de rester à souper. Mais vous l’avez sacrifié à votre orgueil qui était de ne pas paraître désirer rester à souper.

Et comme c’était un dur sacrifice, et que j’en étais la cause, vous avez voulu me le faire chèrement payer. Je dois dire que vous avez pleinement réussi. Mais vous agissez en tout cela comme un insensé. Vous me disiez ce soir que je me repentirais un jour de ce que je vous avais demandé. Je suis loin de vous dire la même chose. Je ne souhaite pas que vous vous repentiez de rien, parce que je ne souhaite pas que vous ayez de la peine, par moi surtout. Mais si je ne le souhaite pas, j’en suis presque sûr.

Malheureux, vous ne comprenez donc pas ces luttes de tous les jours et de tous les soirs où la seule crainte de vous faire de la peine m’arrête. Et vous ne comprenez pas que, malgré moi, quand ce sera l’image d’un Reynaldo qui depuis q.q. temps ne craint plus jamais de me faire de la peine, même le soir, en nous quittant, quand ce sera cette image qui reviendra, je n’aurai plus d’obstacle à opposer à mes désirs et que rien ne pourra plus m’arrêter. Vous ne sentez pas le chemin effrayant que tout cela a fait depuis q.q. temps que je sens combien je suis devenu peu pour vous, non par vengeance, ou rancune, vous pensez que non, n’est-ce pas, et je n’ai pas besoin de vous le dire, mais inconsciemment, parce que ma grande raison d’agit disparaît peu à peu.

Tout aux remords de tant de mauvaises pensées, de tant de aurais et bien lâches projets je serai bien loin de dire que je vaux mieux que vous. Mais au moins au moment même, quand je n’étais pas loin de vous et sous l’empire d’une suggestion quelconque je n’ai jamais hésité entre ce qui pouvait vous faire de la peine et le contraire. Et si q.q. chose m’en faisait et était pour vous un plaisir sérieux comme Reviers, je n’ai jamais hésité.

Pour le reste je ne regrette rien de ce que j’ai fait. J’en arrive à souhaiter que le désir de me faire plaisir ne fut pour rien, fut nul en vous. Sans cela pour que de pareilles misères auxquelles vous êtes plus attaché que vous ne croyez aient pu si souvent l’emporter il faudrait qu’elles aient sur vous un empire que je ne crois pas. Tout cela ne serait que faiblesse, orgueil et pose pour la force. Aussi je ne crois pas tout cela, je crois seulement que de même façon que je vous aime beaucoup moins, vous ne m’aimez plus du tout, et [de ] cela mon cher petit Reynaldo je ne peux pas vous en vouloir.

Et cela ne change rien pour le moment et ne m’empêche pas de vous dire que je vous aime bien tout de même.

Votre petit Marcel étonné malgré tout de voir à ce point —

Que peu de temps suffit à changer toutes choses

et que cela ira de plus en plus vite. Réfléchissez sur tout cela mon petit Blaise et si cela nourrit votre pensée de poète et votre génie de musicien, j’aurai du moins la douceur de penser que je ne vous ai pas [été] inutile […]

Marcel

quarta-feira, 28 de junho de 2017

Lettre de Guillaume Apollinaire à Lou


Guillaume Apollinaire (26 août 1880 – 9 novembre 1918) était un grand poète, mais aussi un soldat : en 1914, il s’engage volontairement pour l’armée française, à Nice. Lorsqu’il écrit la lettre suivante, il ne connaît Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou, que depuis trois mois. Cependant, il l’aime déjà follement et n’hésite pas à se montrer explicite, au milieu de poèmes et de déclarations moins audacieuses. C’est encore à Lou qu’Apollinaire pense quand il passe Noël loin d’elle, avec ses camarades de l’armée — dans une atmosphère pour le moins virile et enflammée, elle aussi. La preuve dans cette lettre !

24 décembre 1914

Lou adore, je suis triste cette veille de Noël car voici le 3e jour que je ne reçois pas de lettre de toi. Tu m’oublieras terriblement. Et dans ce cas je ne sais s’il faut me désoler ou t’en vouloir. Il y a des moments où je t’en veux de m’oublier ainsi, et j’ai envie de te cravacher. J’ai essayé aujourd’hui un martinet et un fouet conducteur, les deux vont bien et je crois que tu y goûteras si tu ne tiens pas tes promesses.

Pourquoi n’écris-tu pas ? C’est insensé de me laisser ainsi sans nouvelles. J’en ai les nerfs malades.

Finalement j’aurai ma permission pour Nice et elle sera de 48 heures sur lesquelles beaucoup seront consacrées au voyage. Je te télégraphierai tout à l’heure.

[…]

Mais toi, Lou, écris-moi, dis-moi ce qu’il y a, ce qui se passe, ne me laisse pas inquiet. J’ai reçu des nouvelles d’Albert, mon frère.

Il y avait ce soir au courrier 42 lettres pour moi. J’ai paraît-il battu le record de tous les régiments de Nîmes où se trouvent en ce moment 17 000 hommes. Mais parmi ces 42 lettres pas une de mon Lou, mon Lou m’oublie. Mon Lou ne songe pas qu’il me rend malheureux et que s’il doit me rendre malheureux, il eût mieux valu qu’il ne vînt pas me faire de promesses, puisque j’étais parti sans espoir, maintenant qu’il a lui comme une certitude, s’il s’éteignait il faudrait rudement serrer les dents pour se reprendre.

Écris-moi, je t’adore mais je suis furieux. Écris-moi, Lou !

domingo, 21 de maio de 2017

Lettre de René Char à Albert Camus


Albert Camus restera comme une figure singulière dans la culture et l’histoire : immense écrivain, penseur à la fois engagé et en rupture avec son époque et, fait rare, homme d’exception, à la hauteur d’une œuvre lumineuse et nécessaire. Son chemin aura croisé l’aventure d’un autre homme d’exception, René Char, poète sibyllin et résistant.

Briançon

Mon cher Albert,

Mon impatience de re-lire votre Homme révolté est si grande que je vous prie, dès le livre paru, de m’en faire adresser — par J.Bon — un exemplaire ici : la date de parution doit être très proche maintenant. Merci d’y penser. Merci du secours.

Je tâche de perdre à 1300 m d’altitude de l’ankylose rhumatisante qui m’a bien ennuyé à Paris cet été ! J’y parviens presque. Mais il fait froid déjà et la montagne ne donne plus rien. Dans une dizaine de jours, j’irai à L’Isle et je reviendrai à Paris début novembre.

Cher Albert je voudrais vous redire combien votre existence me rassure et m’éclaire. C’est dans mon affection pour vous que ce sentiment passe et dans mon admiration pour votre œuvre, ma constante compagne.

Mes amitiés à France, je vous prie.
Pensées aux enfants,
De tout cœur avec vous

René Char

domingo, 30 de abril de 2017

Lettre de Marguerite Yourcenar à Georges de Crayencour


Lire la correspondance des écrivains permet bien souvent de les apercevoir à leur table de travail, ou d’entendre leurs confidences sur le processus de création littéraire ou sur la place de l’écrivain dans la société. C’est le cas avec cette lettre de Marguerite Yourcenar (8 juin 1903 – 17 décembre 1987) à son neveu Georges.
Dans la première partie de la lettre, l’écrivain, qui vit aux États-Unis avec sa compagne depuis les années 1940, s’insurge contre une récupération du prestige de son nom — en effet, Florence Dupont (une universitaire spécialiste de théâtre antique, aujourd’hui connue pour ses prises de position à contre-courant) venait de publier un livre intitulé Adieux à Marguerite Yourcenar : Nouvelles occidentales aux éditions des Femmes. Puis le propos de Marguerite Yourcenar, entre deux rêveries, s’étend à un autre type de publicité littéraire.

Mon cher Georges,

J’ai été très touchée par le souci que vous a donné l’astucieuse entreprise de cette Florence Dupont dont nous ignorons tout ! ce titre est évidemment une manœuvre commerciale pour appâter le client, et elle a dû réussir jusqu’à un certain point, car trois ou quatre amis ou connaissances m’ont écrit qu’ils avaient, de ce fait, acheté le livre. Ou du moins, plus prudents, l’avaient acheté à la devanture d’un libraire.

Je suis de votre avis : on n’a pas besoin d’être puritain, ni même vertueux au sens insipide du mot, pour être dégoûté par l’horrible sensualité épaisse et pourrie qui se dégage de tant de livres de nos jours, surtout de ceux provenant de dames de ce qu’on appelle ici « le front de libération féminine ». C’est par ses compétences, son travail, sa participation à des entreprises utiles que la femme s’imposera dans la société contemporaine : ce n’est pas en exécutant une sorte de danse du ventre littéraire, très commercialisée, d’ailleurs.

Mais je ne crois pas qu’il existe de loi empêchant un individu quelconque de mettre le nom d’une « personnalité bien connue » (comme on dit) sur un titre. Je ne crois pas que la charmante reine Fabiola elle-même pourrait protester si quelqu’un donnait comme titre « Les roses de la reine Fabiola » à un livre où il ne serait question ni de roses, ni de la reine. À moins bien entendu que ce livre soit scandaleux au point de justifier des poursuites par lui-même, ce qui se produit rarement à notre époque où on est accoutumé à tout. En tout cas, mon conseil, Maître Brossollet, que j’avais consulté dans une autre occasion analogue, m’a dit qu’il recommandait toujours à ses clients de rester cois, « parce que tout ce que ces gens-là demandent, c’est qu’on fasse du bruit autour d’eux ». Je me suis donc contentée de ne pas répondre à l’exemplaire de service de presse, orné d’une dédicace obséquieuse.

[…] Pour une fois, je suis votre exemple, et vous envoie à titre de réciprocité une coupure de journal concernant l’archéologie préhistorique. Un cerf d’argile vieux (paraît-il) de cinquante mille ans, trouvé au Japon, dont l’histoire écrite ne commence que vers l’époque de Clovis… On est mélancolique quand on pense que les hommes sont depuis si longtemps sur la terre et continuent à ne pas savoir s’arranger entre eux. Et je suppose qu’il y a eu aussi les imbéciles dorés de la préhistoire.

Les choses ici ne tournent pas très rond. L’état de santé de Grâce s’est plutôt aggravé. […] Nos pommiers et nos cerisiers fleurissent en ce moment sous la pluie.

Bien affectueusement,

Marguerite Y.

Nous avons eu il y a deux semaines trois jours de radio dirigée par Jacques Chancel, homme aimable, et les techniciens, comme toujours, très gentils. (Il y a eu aussi, l’été dernier, une entrevue de Marie-Claire avec des photographies pas mal de la maison et des entours.) On se demande pourquoi les média obligent un écrivain à parler sur tous les sujets, alors que son métier est d’écrire sur quelques-uns. Mais je sens que l’éditeur y tient pour des raisons publicitaires, encore qu’il ait la gentillesse de ne pas m’y obliger. Et surtout quand on vit à l’étranger, on ne peut guère couper tous les ponts. À propos, les entretiens avec Chancel passeront paraît-il du 11 au 15 juin, entre 6 et 7, mais franchement je ne sais pas si ça vaut la peine d’être entendu ou non. Le dernier programme comprendra une partie musicale choisie parmi mes disques préférés, mais il y a même là quelque chose d’artificiel, car bien entendu, je n’offrirai jamais une heure de musique composée d’un pareil échantillonnage de tous les genres.

quarta-feira, 5 de abril de 2017

Lettre de Boris Vian à Jean Linard


Personnage atypique, à la fois musicien et auteur de romans emblématiques de l’après-guerre, Boris Vian (10 mars 1920 – 23 juin 1959) aimait à surprendre, provoquer et surprendre son entourage. Comme de bien entendu, c’était également un correspondant à la plume acérée. Jean Linard, auteur de bandes-dessinées et inventeur d’une écriture phonétique impraticable, ami de l’écrivain, réussit l’exploit de lui imposer l’écriture annuelle et mutuelle de vœux d’anniversaire. Voici la réponse inclassable et implacable de Vian à l’une de ces lettres !

À monsieur Jean Linard, en réponse à une lettre commentant le silence gardé par le soussigné au reçu d’une sorte de ballade traitant des sorcières au singulier et soi-disant écrite par ledit Linard pour le 31e anniversaire de Boris Vian de la compagnie de Jésus.

Monsieur,

Que voulez-vous que répondît un écrivain adulé, encensé, parvenu, même au faîte de la gloire si ce n’est à celui de la fortune, à un quidam de votre espèce, lequel, non content d’accabler le susdit des sarcasmes du plus mauvais goût, s’accorde périodiquement la liberté de lui écrire, et sur quel ton !

Outre, vous n’ignorez point que se trouvant plus boumions demeuré en ce qui concerne la lecture musicale, le quidam dont il est question dans la première ligne et non celui à qui le discours s’adresse, n’a pu, certes, recueillir toutes les vibrations qui eussent été inhérentes à l’audition du morceau de sorcellerie, ce dernier se fut-il trouvé joué en présence de l’impétrant, ce qui n’eût d’ailleurs constitué que la moindre des politesses.

Mais non, vous préférâtes, inondant le portée de vos graffitis sans envergure, remettre au parchemin le soin de traduire vos efforts pour une élévation vers le beau — efforts louables en tant qu’efforts mais du résultat desquels nous ne pouvons juger à fond, je le répète, pour les motifs ci-dessus esquissés. Que si vous aviez la peine (je prends bien, moi, celle de n’aller jamais vous voir !) de gravir les marches dont la succession constitue à mon talent un piédestal provisoire, car insuffisamment, haut, vous vous fussiez trouvé à même, par le truchement des cordes harmoniques que vous taquinez — non sans une touche de prétention — d’exposer par le menu vos conceptions de la ballade ; et j’aurais, moi, pu juger sur preuves. Mais en l’absence d’une démonstration de ce genre — de celles, pourtant que se donnent le mal de prévoir les représentants en aspirateurs, et ceux-ci ont la modestie de ne pas trop croire à leur musique — je reste dans l’expectative la plus prudente et me borne à vous répéter que tout ce qui précède n’empêche point, malheureusement, que je vous estime encore, tant est grande ma vertu chrétienne, et que j’espère avoir de vos nouvelles si tant est qu’il vous intéresse de m’en donner.

À vous, sentiment le plus valable,

Boris Vian


P.S. J’ajoute une chose : à la base, il y a un peu de malveillance à rappeler à un pauvre tringénaire la date à laquelle il vient de finir un pas sidéral de plus vers le total de son existence.

segunda-feira, 20 de março de 2017

Lettre de Georges Brassens à Roger Toussenot


Georges Brassens (22 octobre 1921 – 29 octobre 1981) célèbre poète-auteur-compositeur et interprète français, a entretenu une correspondance fournie avec son ami philosophe Roger Toussenot entre 1946 et 1950. Entre eux, amitié et complicité se nouent autour de la poésie, comme l’illustre la lettre suivante.

« J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques et en même temps d’expliquer quelques questions très simples totalement obscurcies par la lumière moderne : qu’est-ce que la poésie ? etc. etc. Mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques. Soudain, une indolence du poids de vingt atmosphères s’est abattue sur moi et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. » Charles Baudelaire

Mon cher vieux,

Certes, nous le savons par cœur ce « fragment » — comme tu dis — de la préface de Baudelaire, et tu en possèdes même une copie faite un jour que j’ai secoué ma paresse. Mais, en face d’un monde cruel et perdu, il convient de boire continuellement l’alcool de la lucidité distillé par ce poète grand et pudique. Le métal ne risque rien, diras-tu. Je le pense. Mais il m’arrivait, autrefois, de me laisser aller au charme de mes chants, et ceci devant des individus faits à la diable. C’est pour m’éviter de semblables errements que j’appelle toujours Baudelaire à mon secours. Ne nous y trompons pas : une vigilance assidue peut seule nous aider à échapper à leurs griffes. Les moyens dont ils disposent pour nous diminuer et même nous prostituer sont innombrables et efficaces (exploitation de la vanité surtout). Comme bouclier, nous ne disposons que de notre « tremblement » (je songe à ta fameuse citation de Goethe). Un moment d’inattention, et c’est la ruine, l’abdication, l’engrenage, bref ce que tu appelles « le pluriel », un pluriel qui se croit singulier.

Or, toi, Roger, tu n’as pas le droit de me faire une vacherie pareille. Il en va de même pour moi vis-à-vis de toi. Quelque chose de sacré, et dont nous ne sommes que les artisans, préside au silence entre toi et moi. Dès que quelque chose ne marche pas dans la Solitude, cite et relis un poète ou un philosophe et le salut devient chose visible, possible. Ces conseils, en vérité, c’est à moi plutôt que à toi que je les adresse. Sans doute ai-je confiance en moi, mais je crois encore bien plus à ta résistance qu’à la mienne. Cette impression provient forcément de la connaissance plus intime que j’ai de moi-même, de mes réactions, de mes faiblesses, car je suis un ancien vaniteux, et un vaniteux sournois, mon sang-froid et ma dissimulation me permettant beaucoup. Je voudrais que cet aveu que je confie à un ami exceptionnel représente en quelque sorte l’idée de valeur d’une prise de conscience. (Si Nietzsche écrivait à ma place, il s’en tirerait beaucoup mieux, plus facilement, plus essentiellement ; mais je sais que Toussenot écrit tout ce qu’il lit et qu’il aime. Ah ! mon vieux, que des chefs-d’œuvre tu écris en les lisant, et comme cela est dommage pour ton œuvre personnelle ! Ta faiblesse est dans ton manque d’égoïsme.)

Je viens de recevoir ta missive du 15 et je me suis aperçu que tout ce que j’ai écrit ici se trouve confirmé, donc rendu inutile, avec la fulgurance habituelle, par tes propos sur l’auteur des Fleurs du mal et sur ma personne. Merci, cher ami. Devant toi je me sens si sûr de ma RÉALITÉ que le silence est le seul langage essentiel. La fête continue. Autour des baraques foraines, les braves gens nous crachent au visage. Pour les uns, nous faisons figure d’extravagants, de maniaques ; pour les autres, de niais, d’ignorants, de sots, de pauvres cons. C’est le meilleur signe ! Donc nous sommes vrais ! Notre fête durera après que les lampions seront éteints. Nous écoutons d’un air distrait le bavardage des « engagés », beaucoup plus — le croiras-tu ? — sous ta plume que dans la réalité. J’aime infiniment ton aphorisme : « On croit que je n’écoute pas : c’est que j’entends trop. » Cette phrase nous résume prodigieusement. Je suis sûr que des hommes la citeront dans 50 ans.

Terminant ta lettre de dimanche, tu t’excusais d’être bref. Erreur d’optique. Hallucination. Moi je l’ai trouvée plus longue que bien d’autres ! Elle est réconfortante.

Corne d’Auroch t’a envoyé sa longue lettre hier, sans me la montrer bien entendu – ce qui n’a aucune importance. Il y a longtemps que je sais ce qu’il est capable et incapable décrire. Émile, c’est le dernier enfant-témoin de notre enfance. Toi, tu es l’ami du meilleur de moi-même.

J’ai vu quatre ou cinq fois le Succube. J’ai l’impression que ma présence ne peut plus rien pour elle. Je suis « gentil » au maximum. Je lui explique même ma « poétique ». Elle dévore les bibliothèques, mais ton départ l’a tuée. Elle ne sait plus écrire, dit-elle ; elle entend par là qu‘elle se sent maintenant incapable de tenir une plume entre ses doigts. Ne nous y trompons pas. Le ressort semble cassé. La douleur de cette pauvre fille si généreuse me chagrine. Que faire ? Je ne puis rien. Et mon sexe ne servirait à rien : le mal est dans le cerveau. Les Jeunes Amoureux viendront te trouver dans quelques jours. Je crois qu’ils t’apporteront du plaisir.

Quand tu ne reçois rien de moi, ne t’effraye pas : je suis toujours avec toi et je suis plus près de toi quand je n’ai pas de plume à la main. Nous t’embrassons.

Georges

quinta-feira, 23 de fevereiro de 2017

Lettre de Paul Valéry à Jean Voilier


Jean Voilier (1903-1996), éditrice et romancière française, de son vrai nom Jeanne Loviton, a été l’amante d’hommes illustres ; parmi eux, Jean Giraudoux, Saint-John Perse, Curzio Malaparte, Émile Henriot, ou encore Robert Denoël… Mais c’est Paul Valéry, de 32 ans son aîné et follement épris d’elle, qui lui a écrit les plus belles lettres d’amour.

CE SOIR, où es-tu ?

CE SOIR, je suis mort de fatigue… Une semaine terrible ; un aujourd’hui écrasant. Une sorte d’apothéose l’achève. Mais conférence jamais plus nerveusement crainte… Je n’avais rien à dire. Et le corps en état brisé. Le voyage à Colmar, éreintant ; le retour en wagon surchauffé pendant sept heures ; après le froid là-bas, qui était sévère. Et le cours et la conférence embusqués dans l’après-demain qui était aujourd’hui… Et puis les nouvelles. Chaque jour son coup de pied au cul pour la nation. Cette sacrée nation, la plus bête au monde, qui avait tout et n’a su que tout perdre. J’enrage depuis cinquante ans après tout.

Maintenant c’est le bouquet… dont nous partageons les fleurs avec ces cons d’Anglais.

Pardon… Je suis hors de moi, fatigue extrême, fureur et, en somme, honte.

OUI, ce soir, ma chérie, j’ai besoin de toi à un point vraiment aigu. Besoin. C’est bien pire que désir. C’est tout autre chose. C’est sentir même comme une peine immense seulement de penser à toi. Vouloir oublier que tu es, que tu fus, et ce que tu fus. Je ne peux pas supporter cela, ton absence-présence.

Je ne sais même pas où adresser ceci, combien de temps mettra ceci pour te parvenir.

Appelle cela « amour » si tu veux. Il faudrait un autre mot.

Cependant tu suis imperturbablement ton itinéraire. Hitler ni Bibi ne peuvent rien contre Taroudant. C’est magnifique. Du moins j’espère que tu te remplis les chers yeux de puissantes choses. Ne te ruine pas, surtout, la santé. L’eau me fait peur. Il faut la faire bouillir et se méfier des minérales dans les hôtels.

Bonsoir… Qui sait où tu couches, cette nuit, où repose cette tête, où s’allongent mes grandes jambes, dont le gouverneur désœuvré rêve…

domingo, 5 de fevereiro de 2017

Lettre de Marguerite Duras


On ne présente plus Marguerite Duras (4 avril 1914 – 3 mars 1996), écrivain, cinéaste, dramaturge, souvent pastichée mais jamais égalée. La plume précise et délicate de Marguerite ne se déploie pas seulement dans ses romans comme "L’Amant", "Moderato cantabile" ou "Les Yeux bleus, cheveux noirs" : elle brille aussi dans ses lettres d’amour.

Toi.

Jamais ce mot ne m’a semblé plus près de l’infini, tant il renferme de choses vastes dans sa substance contractée. Aussi, puisqu’il a le caractère exceptionnel d’être un signe entre nous, je me permettrai de ne pas le subordonner aux choses de la grammaire, et ceci vous expliquera et me fera sans doute pardonner mon vouvoiement. Je désirerais que cette lettre soit sans origine ; hélas l’arrivée, dont je ne préjugerais pas à tort, m’oppresse et m’indique bien que je ne suis plus là. L’état mauvais, presque lamentable de ma grand-mère, l’idée d’un transport dans une clinique, à un âge où la seule lutte pour la vie consiste à vouloir mourir chez soi, ne créent pas l’atmosphère qui conviendrait à ce rapide monologue dont le plus grand mérite est de pénétrer chez vous. Mais alors je vous dirai l’estime et le prix que je porte à la vraie « joie » qu’à travers tout cela, j’éprouve à m’approcher de vous. Et je ne regrette pas le violent refoulement que j’ai imposé à ma nature qui durant toute la nuit, splendide, a effleuré tous les paysages familiers à notre pensée et à nos sens. Je ne regrette pas, car maintenant c’est une image abstraite, presque sans entité qui me hante, mais une entité qui aurait le parfum, provoquerait un espoir et laisserait dans l’être un long ravissement semblable à celui des bois dans la note endormie d’un fin pipeau agreste. Car c’est toujours à elle et à la musique qui nous a trouvés, auprès d’elle, semblables à deux prismes violents, la lumière blanche a jailli après nous en un arc-en-ciel, la corde vibrante sous un mat, a déchaîné à travers nous la puissante source d’une symphonie ; tout ceci, merveilleusement car l’intensité de la joie ou de la douleur tait égale, une, et brûlait de se fondre en un être, et il ne doit pas y avoir de dualité dans les joies semblables.

Et comment après cela, un autre toi n’aurait-il pas tressailli devant cette aube où il vivait avec vous ; jamais le rêve ne m’avait paru aussi largement sensuel dans le val un peu féérique de son caprice triomphant ; il offrait comme une chair, la plénitude de sa masse vivante, dans les contours incertains, et c’eût été là, pour vous, je pense, un inexprimable plaisir. […]

Mais sur tout cela vous jetez le long voile de votre présence chère, et la nature elle-même, sans doute mystérieusement attirée, se pare d’une attitude presque luxueuse et à travers vous, cela ne semble pas contraire à son état. Mais comment n’en serait-il pas ainsi dans ces paysages que vous avez aimés, puisqu’aussi bien la rue Chomel à la pompe discrète s’anime sous le pas furtif et frémit d’un geste cinglant ! Car le rêve avait transporté les choses au point où je désirais vous retrouver ici, partout, à travers les symboles naturels. […]

Et pourtant vous cacherai-je mon inquiétude à risquer d’arriver au point le plus décisif du calcul des probabilités ? Mais ne vous fâchez pas de cela car vous savez ma folie à me persécuter. Et il est tellement stupide de ma part d’agir ainsi quand le soir tombe et que le geste terrible va s’accomplir, de clore ma lettre, que vraiment vous m’excuserez. Vous le ferez car le lutin a cessé de badiner : la petite viole va se taire ; au petit matin elle reprendra sa ritournelle, qui sera pour vous la plus suave qu’elle sache grincer. Il vous éveillera douloureusement d’un rêve fantastique, et quand il reconnaîtra votre regard, doucement il s’en ira. Mais il vous fera encore signe, et il murmurera quelque chose. Mais les « gens » ne croient pas qu’il pare d’amour.

P.S. : Le lutin frappera peut-être aussi à l’autre porte.

terça-feira, 17 de janeiro de 2017

Lettre de Paul Celan à René Char sur la mort de Camus


Lorsqu’il écrit cette lettre, le poète de langue allemande Paul Celan (1920-1970) vient d’apprendre la nouvelle de la mort brutale d’Albert Camus. En effet, l’auteur de L’Étranger trouve la mort dans un accident de voiture, le 4 janvier 1960, alors qu’il revient d’un séjour en Provence. Triste nouvelle pour le monde des lettres : Michel Gallimard (le neveu et fils spirituel de l’éditeur du même nom) perd également la vie dans cet accident.

René Char ! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine.

Le Temps s’acharne contre ceux qui osent être humains — c’est le temps de l’anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. Il n’y a pas de ciel de Provence ; il y a la terre, béante, et sans hospitalité ; il n’y a qu’elle. Point de consolation, point de mots. La pensée — c’est une affaire des dents. Un mot simple que j’écris : cœur. Un chemin simple : celui-là.

René Char, il y a ce chemin-là, c’est le seul, ne le quittez pas. (Vous l’avez quitté, je vous ai vu le quitter, vous avez su nous faire mal, à la légère, vous nous avez peiné, alors que a peine vous avait ouvert nos cœurs.)

Ai-je le droit de vous dire ceci ? Je ne sais. Je vous le dis. Ajoutez-y un mot ou un silence.

Je vous adresse ces mots — qui sont des mots — après la mort d’Albert Camus.

Soyez vrai, toujours.

Paul Celan

terça-feira, 20 de dezembro de 2016

Lettre de Victor Hugo à Charles Baudelaire


Charles Baudelaire (9 avril 1821 – 31 août 1867), « Dante d’une époque déchue » selon les termes de Barbey d’Aurevilly, occupe une place prestigieuse parmi les poètes français, signant un chef-d’œuvre qu’il aura bâtie une vie durant et qui n’aura de cesse d’inspirer les générations futures : Les Fleurs du mal. Ce chantre de la modernité a été amené à échanger avec un autre visionnaire, Victor Hugo, qui avait la capacité de reconnaître les génies de son époque. Dans cette lettre, il lui apporte tout son soutien et le félicite pour ses « fleurs maladives », malgré le procès dont Baudelaire est victime au même moment…

J’ai reçu, Monsieur, votre noble lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini. Vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale. C’est là une couronne de plus.

Je vous serre la main, poëte.

Victor Hugo