quarta-feira, 5 de abril de 2017

Lettre de Boris Vian à Jean Linard


Personnage atypique, à la fois musicien et auteur de romans emblématiques de l’après-guerre, Boris Vian (10 mars 1920 – 23 juin 1959) aimait à surprendre, provoquer et surprendre son entourage. Comme de bien entendu, c’était également un correspondant à la plume acérée. Jean Linard, auteur de bandes-dessinées et inventeur d’une écriture phonétique impraticable, ami de l’écrivain, réussit l’exploit de lui imposer l’écriture annuelle et mutuelle de vœux d’anniversaire. Voici la réponse inclassable et implacable de Vian à l’une de ces lettres !

À monsieur Jean Linard, en réponse à une lettre commentant le silence gardé par le soussigné au reçu d’une sorte de ballade traitant des sorcières au singulier et soi-disant écrite par ledit Linard pour le 31e anniversaire de Boris Vian de la compagnie de Jésus.

Monsieur,

Que voulez-vous que répondît un écrivain adulé, encensé, parvenu, même au faîte de la gloire si ce n’est à celui de la fortune, à un quidam de votre espèce, lequel, non content d’accabler le susdit des sarcasmes du plus mauvais goût, s’accorde périodiquement la liberté de lui écrire, et sur quel ton !

Outre, vous n’ignorez point que se trouvant plus boumions demeuré en ce qui concerne la lecture musicale, le quidam dont il est question dans la première ligne et non celui à qui le discours s’adresse, n’a pu, certes, recueillir toutes les vibrations qui eussent été inhérentes à l’audition du morceau de sorcellerie, ce dernier se fut-il trouvé joué en présence de l’impétrant, ce qui n’eût d’ailleurs constitué que la moindre des politesses.

Mais non, vous préférâtes, inondant le portée de vos graffitis sans envergure, remettre au parchemin le soin de traduire vos efforts pour une élévation vers le beau — efforts louables en tant qu’efforts mais du résultat desquels nous ne pouvons juger à fond, je le répète, pour les motifs ci-dessus esquissés. Que si vous aviez la peine (je prends bien, moi, celle de n’aller jamais vous voir !) de gravir les marches dont la succession constitue à mon talent un piédestal provisoire, car insuffisamment, haut, vous vous fussiez trouvé à même, par le truchement des cordes harmoniques que vous taquinez — non sans une touche de prétention — d’exposer par le menu vos conceptions de la ballade ; et j’aurais, moi, pu juger sur preuves. Mais en l’absence d’une démonstration de ce genre — de celles, pourtant que se donnent le mal de prévoir les représentants en aspirateurs, et ceux-ci ont la modestie de ne pas trop croire à leur musique — je reste dans l’expectative la plus prudente et me borne à vous répéter que tout ce qui précède n’empêche point, malheureusement, que je vous estime encore, tant est grande ma vertu chrétienne, et que j’espère avoir de vos nouvelles si tant est qu’il vous intéresse de m’en donner.

À vous, sentiment le plus valable,

Boris Vian


P.S. J’ajoute une chose : à la base, il y a un peu de malveillance à rappeler à un pauvre tringénaire la date à laquelle il vient de finir un pas sidéral de plus vers le total de son existence.

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